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Quelle place pour l'expertise dans le monde de demain ?

Hier, nos sociétés érigeaient le modèle de l'expert en exemple à suivre et modèle d'aspiration. Aujourd'hui, les lignes bougent et les profils généralistes sont de plus en plus valorisés. Demain, aurons-nous délégué toute l'expertise humaine aux machines ?

Hier - le développement et l’apogée de l’expertise


"To know ten thousand things, know one well."

C’est par cette maxime que Miyamoto Musashi, le plus célèbre samouraï de l’histoire du Japon, exhortait ses disciples à  se concentrer sur l’apprentissage et la maîtrise d’une seule discipline à la fois, plutôt que de démultiplier leurs domaines d’études. L’important selon ce maître bushido, était de passer assez de temps à développer la connaissance d’un art en s’y vouant corps et âme, avant de pouvoir passer à l’exploration d’un nouveau savoir. Cette vision de l’expertise, et cette idée que pour être reconnu comme “sachant” dans un domaine, l’homme doit y avoir dédié des années entières d’étude et de pratique, est ancrée dans la culture humaine depuis des millénaires. Plus largement, si on observe la structure de nos sociétés, elles semblent s’être développées en allant vers toujours plus de verticalisation, et en créant des silos de connaissances, plaçant chaque individu dans un rôle et une expertise bien précis.

Dans son best-seller Sapiens, Yuval Noah Harari décrit d’ailleurs le début de cette spécialisation verticale, qu’il qualifie de Révolution Agricole. Après des milliers d’années à vivre en groupes nomades et à se nourrir de la cueillette et de la chasse de diverses graines, baies, plantes et animaux, les hommes font un choix décisif : celui de la sédentarisation et de la spécialisation dans la culture d’une céréale principale. Nos ancêtres deviennent ainsi experts dans la culture d’une petite poignée d’aliments. 

Et petit à petit, nous construisons des structures de plus en plus complexes, des métiers de plus en plus précis : marchand, éleveur, soldat, navigateur, politicien. Astronome, cartographe, mathématicien, astrophysicien, ouvrier. Ostéopathe, ingénieur, archéologue, biologiste, … la liste n’a pas de fin. Et graduellement, la connaissance humaine se déverse dans ces silos qui ne communiquent pas - ou peu - entre eux. Nous avons petit à petit segmenté le savoir, puis nous l’avons hiérarchisé et valorisé en fonction de plusieurs paramètres : le type de savoir, son accessibilité intellectuelle, ainsi que le niveau d’expérience de chaque individu détenant ce savoir (la sacro-sainte Séniorité). Nous avons suite à cela abouti sur le concept de carrière : un ensemble d’étapes marquées par l’accumulation d’un certain nombre de savoirs bien précis, et d’années passées à pratiquer et (théoriquement) élargir ses connaissances.

Comme tout culte qui se respecte, les étapes de la carrière d’un individu sont marqués par des rites de passage très codifiés, appelés “promotions” : une récompense financière et statutaire qui vient reconnaître le passage d’un niveau de connaissances et de maîtrise à un autre, supérieur. C’est la génération des Baby Boomers, qui a porté le concept de carrière à son apogée.


Aujourd’hui - l’expertise mise sous obsolescence programmée

De cette période, nous avons gardé une organisation du monde du travail très codifiée. Le système éducatif qui forme les jeunes générations encourage à la spécialisation, très tôt. Dans les entreprises, on choisit sa branche, et sa spécialité, et on est encouragé à développer une expertise sur un sujet donné. On passe des années sur les bancs d’une école, pour absorber un ensemble de connaissances dont on utilisera seulement une infime portion au cours de sa vie.

Car aujourd’hui, les lignes ont bougé. Internet a permis un aplanissement du savoir, un partage des connaissances “horizontal”, à l’échelle globale. Il suffit de taper quelques mots dans une barre de recherche pour avoir la réponse détaillée à n’importe quelle question que l’on se pose, pour avoir accès à n’importe quelle information.

De ce bouleversement, de nouveaux enjeux ont émergé : il ne sert plus à grand chose de passer du temps à apprendre des informations par coeur - la véritable valeur repose dans la capacité des individus à faire le tri dans la masse de celles disponibles en ligne. Il ne s’agit plus de connaître ou de savoir, mais de savoir traiter l’information, la hiérarchiser, et juger de sa véracité. Nous nous éloignons de l’expertise, pour nous rapprocher de la capacité de jugement et d’adaptation.

Sous l’impulsion du digital, une réorganisation économique et sociale s’est enclenchée. Des entreprises d’un nouveau type ont vu le jour, des structures plus agiles, dont les codes du travail sont radicalement opposés à ceux des organisations traditionnelles. Dans ces nouvelles structures (startups, collectifs, …), l’expertise n’est pas la compétence la plus valorisée. Au contraire, étant jeunes et flexibles, leur besoin est tout autre : elles recherchent des hommes et femmes à tout faire, capables d’adaptabilité, de curiosité et d’inventivité.

Ces individus, n’ont pas un profil spécialiste : au contraire, ce sont des généralistes. À l’instar des chasseurs-cueilleurs de Sapiens qui ont un jour été remplacé par les fermiers sédentaires, la nouvelle génération Y de travailleurs se veut nomade (elle ne reste plus que quelques années en moyenne dans la même entreprise) et ne souhaite pas se dédier à la pratique d’un métier ou d’un poste unique au cours de sa carrière professionnelle (comme l’illustre la grande tendance de la reconversion professionnelle que l’on observe actuellement).

Pour renforcer ce désamour de l’expertise et de la spécialisation qui semble caractériser les nouvelles générations, vient s’ajouter un facteur économique : les compétences et les savoirs sont de plus en plus rapidement obsolètes, dans un contexte de développement technologique accéléré. Rien ne sert de se dévouer corps et âme dans l’apprentissage d’une discipline pendant des années comme le préconisait le samouraï Miyamoto Musashi, puisque de toute manière, cette discipline risque d’être remplacée par une nouvelle version optimisée. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le métier de développeur. Il y a seulement deux ans, Google lançait son propre langage de développement, Angular. Aujourd’hui, la capacité de développer en Angular est une des compétence les plus recherchées par les entreprises tech. Demain, qui sait quel langage radicalement différent sera développé et porté aux nues. Et tout cela dans des laps de temps très courts.

Dans ce contexte, peut-on questionner notre culte de l’expertise ? N’allons-nous pas au contraire vers un développement et une valorisation de la polyvalence ? Il semble que notre génération soit caractérisée par la très courte durée de vie des tendances auxquelles nous adhérons et des savoirs que nous partageons. Il n’est plus réellement question de travailler ses connaissances de manière “verticale”,  mais plutôt de développer sa capacité de compréhension et d’adaptation aux structures continuellement mouvantes au sein desquelles nous évoluons.

Demain - l’expertise monopolisée par l’intelligence artificielle ?

Le savoir est donc désormais transversal : il se développe de manière verticale (par l’expérience) et de manière horizontale (par la polyvalence). Il est également soumis à un dernier facteur de taille : le développement drastique de l’intelligence artificielle ces dernières années, qui va largement influencer les évolutions des prochaines années.

La capacité de prédiction des algorithmes de plus en plus intelligents et l’automatisation des tâches répétitives et basiques s’apprêtent à rendre tout un pan de l’expertise humaine potentiellement obsolète (du travail en usine à la capacité de diagnostic médical, tout en passant par des métiers comme la comptabilité). Et ces exemples ne sont que les premiers d’une liste qui ne fera que croître.

Les machines ont une capacité de calcul, de stockage et de traitement de l’information largement supérieure à la nôtre. Par exemple, la vitesse de propagation des données via les neurones dans le cerveau humain est de 130 m/seconde. Celle des données via les circuits électroniques dans l’ordinateur est de 300 000 000 m/seconde. De quoi donner des frissons. Bien sûr, ce chiffre ne doit pas être interprété comme une infériorité de l’homme : il indique simplement une capacité de traitement supérieure de la machine, mais l’ordinateur n’est pas plus “intelligent” que l’homme pour autant. Il est simplement plus efficace dans le traitement d’un certain nombre de tâches.

Pour reprendre les mots du Dr. Luc Julia, père de Siri et désormais VP Innovation chez Samsung, lors d’une interview donnée aux Echos plut tôt cette année : « C'est en comparant l'IA à l'intelligence humaine qu'on s'aperçoit à quel point l'IA se concentre sur un domaine d'activité et néglige le vécu, la sensibilité, l'assimilation d'expériences, en un mot, la multidisciplinarité. » L’IA n’est pas (ou du moins pas encore) capable de la polyvalence, de l’ “horizontalité” précédemment mentionnée : sa manière de raisonner est linéaire et bien moins riche que celle d’un cerveau humain.

Contrairement à ce que clament les publications sensationnalistes qui diabolisent l’intelligence artificielle, le changement profond que nous vivons actuellement n’est pas une fatalité. Il met simplement en lumière le besoin de réinventer notre palette de compétences : outre l’étude d’une discipline ou d’une spécialité, il nous faut nourrir notre libre arbitre, notre potentiel créatif, et surtout, notre curiosité et notre adaptabilité. Ce sont ces traits, profondément humains mais malheureusement longtemps bridés par des structures rigides, qui permettront à la main d’oeuvre de demain de collaborer avec la machine plutôt que d’en avoir peur et de la subir.

About the Author

Noémie Kempf

Brand strategist, wanderer and part-time nerd. I like thinking and writing about the things that shape our world.

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